L'actualité littéraire de Solange Tellier

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Pour vous, lecteurs de ce petit espace. Premier chapitre intégral de Fleurs d’étoiles.

Merci à Pauline de la Casa, Presse de Florac, pour sa précieuse collaboration.

Sur le Causse

La journée tire à sa fin. Le soleil qui a laissé traîner ses rayons plus longtemps sur les versants et sur le plateau, laisse espérer qu’avril, maintenant bien entamé, tournera bien vite au calendrier la page de l’hiver.
Sous le ciel brunissant qui commence à se piquer d’étoiles, le Causse offre ses douces ondulations à la lune, toute en rondeur, qui vient d’escalader la colline et prend lentement, comme un phare, sa place au-dessus de cette île qui depuis longtemps ne connaît plus le bruit de l’océan. Après avoir pendant des siècles recouvert l’endroit de ses eaux, celui-ci a laissé les traces de son passage dans les profondeurs de la roche formant aujourd’hui le sol steppique du plateau. Quand il s’est retiré, les poissons sont devenus pierres, imprimant pour l’éternité leurs lignes de vie, arêtes ou écailles. Les coquillages aussi se sont figés et leur âge, inscrit dans les cercles immuables, n’a plus aujourd’hui d’importance que pour les spécialistes traquant dans les strates accumulées les témoignages muets de ces ères antédiluviennes. Sur l’île oubliée des flots, le vent continue pourtant d’agiter des vagues silencieuses. Vagues de stipes sauvages qui ondulent en épousant le relief, déployant à l’envi leurs graciles plumets scintillants et soyeux. Ce sont aussi selon la saison, des vagues vertes, des vagues blondes, vagues de blé qui pour se préserver du vent s’abrite au fond des dolines, ces petites plages circulaires ponctuant le plateau et résultant de son effondrement. L’herbe quant à elle, pour échapper à ses ardeurs, s’est faite rase laissant le minéral s’imposer et donner à la terre l’allure d’un vaste champ de pierres. Elle ne laisse pas pour autant sa place et se décline dans des variétés insoupçonnables que le commun des mortels est bien trop souvent tenté de qualifier de mauvaises. A tort, car sur cette terre rude, aucune espèce, autant végétale qu’animale ne saurait être inutile, toutes ayant, dans la chaîne de la vie et dans l’équilibre de l’écosystème, leur place unique et indispensable.

Aujourd’hui le vent a soufflé moins fort. Lorsque le soleil se fut effacé derrière les mamelons du relief, il s’est comme lui posé, emportant les bruits du jour pour ne laisser traîner que quelques souffles à travers les hautes futaies marquant d’une frange plus sombre la ligne de partage du ciel et de la terre. Il a oublié aussi entre les pierres, entre les murs, entre les arbres, entre les creux et les crêtes, des murmures, quelques échos de bêtes se répondant. Respirations mêlées d’espèces innombrables qui n’ont ici en commun que leur volonté de continuer à vivre quelque soit l’instant.
Sur cette steppe immense, où les hommes sont si peu nombreux que l’on peut marcher pendant des heures sans rencontrer l’ombre d’un seul, la vie semble s’arrêter pour de bon lorsque la nuit pose son voile. L’hiver surtout, quand le froid jette ses piques et engourdit tout ce qui bouge et ce qui vit. Pourtant rien ne se joue avec la fin du jour. Rien ne se meurt. La vie reste tapie attendant le moment propice pour laisser les visiteurs du soir prendre le relais. Et c’est surtout quand le jour et la nuit ont passé leur équinoxe de printemps, qu’ils sont des milliers de petits cœurs, des milliers de petits yeux et de petites antennes, des milliers de tiges minuscules et de corolles discrètes à attendre l’obscurité et la fraîcheur du crépuscule pour renaître ou s’éveiller.

La lune a quitté son habit de lumière dorée et s’est vêtue de transparence. Elle semble avoir suspendu sa course pour se faire, gardienne bienveillante de cette mer de la Tranquillité déserte et silencieuse. La quiétude pourtant cède sa place. Des voix s’élèvent, l’une après l’autre. Depuis le sol où elles prennent leur inspiration, elles montent et glissent, d’abord timides, le long des talus, s’immiscent entre les taillis, puis s’enhardissent et s’accrochent aux pierres sorties des entrailles de la terre. Elles se cherchent, s’accordent, se répondent. Peu à peu le concert prend forme. Ici. Là. Plus haut. Plus bas. Mais où donc se cachent les musiciens ? Où donc se trouve le piédestal sur lequel le chef d’orchestre a pris place? Est-il perché tout là-haut sur la colline ? Est-il installé sur un de ces clapas, ces pierres que les hommes ont sorties de la terre et rassemblées en tas pour rendre les champs plus faciles à cultiver ? Si le récital semble à la fois improvisé et sans cohésion spatiale, il n’en est pas moins une mélodie aux accords parfaits, synchronisés, au tempo syncopé comme réglé par un métronome. Le chœur peu à peu se met en place tel un orchestre symphonique dans une fosse d’opéra et la mélodie se joue en simultané sur les deux versants de la colline. Aucun doute possible sur l’identité des interprètes : les œdicnèmes sont de retour. Leurs chants flûtés emplissent l’éther de leurs notes brèves et saccadées dans un écho ininterrompu déjouant même l’oreille la plus habituée, qui jamais ne parvient à localiser ces petits fantômes bavards tapis sur le sol caillouteux de la steppe. Les concertistes sont néanmoins loin d’être au complet. Il faudra attendre encore quelques jours pour cela.

Plus près du village, une autre note s’impose à son tour, monocorde, grinçante comme la plainte d’une poulie mal graissée. Qui donc à cette heure s’active encore ? Depuis un promontoire discret, le petit-duc, solitaire, s’est à son tour décidé. Sa note, unique, se répète inlassablement. Elle s’intercale, bien cadencée, entre celles des musiciens fantômes. C’est le hasard ici qui se fait chef d’orchestre, car l’oiseau esseulé n’en a probablement que faire des appels à l’amour de ceux que l’on nomme ailleurs courlis de terre. Mais cela dure, chacun cherchant sa place dans ce prélude printanier où la survie de l’espèce dépend de l’énergie mise en œuvre pour s’imposer. Sans instrument, avec le seul avantage de leurs petites gorges, les oiseaux font de l’art musical le catalyseur de leurs amours en même temps qu’ils offrent au monde animal un peu de fraîcheur et de légèreté, donnant en prime du plaisir à celui que l’on dit le plus évolué de l’espèce, à savoir l’homme.
Sur le Causse le silence n’est plus, mais l’atmosphère n’en perd pas pour autant le calme et la plénitude propres aux grands espaces où la nature s’empare de l’air du temps et laisse à ce dernier un espace sans limite. Le fond sonore ajoute simplement sa touche à la paix ambiante et au mystère de ce balcon grand ouvert sur le ciel. Et l’esprit et l’âme de l’auditeur, s’il en est un, se laissent aller, se laissent pénétrer jusqu’à se détacher pour ne plus rien percevoir des bruissements. Lorsque soudain, c’est une véritable averse qui vient ruisseler en cascades cristallines. Elle franchit les murs d’un jardin abandonné, faisant voler en éclats la quiétude de cette soirée tout juste effleurée par les premières voix. Le rossignol vient d’entamer sa sérénade. Les trilles montent et descendent. Joyeuses. Le silence est rompu mais qui pourrait en vouloir au virtuose ? Pour sa première prestation de la saison il a trouvé la note juste, caracolant sur les octaves, de croches en doubles croches, de doubles croches en triolets avec des vocalises à couper le souffle. L’atmosphère tout entière est sous la magie et tant pis pour les spectateurs qui ne sont pas au rendez-vous. Qu’ils se rassurent ! Ils auront d’autres occasions pour en profiter car il ne s’agit là que d’une répétition avant les prochaines soirées de gala. Le soliste ne tardera pas à être rejoint par un ou deux soupirants de son espèce en quête de la dame oiselle à séduire et de leur rivalité amoureuse naîtra une joute musicale pour le plus grand bonheur de ceux qui auront la chance d’y assister.
Bien qu’ils soient déjà, comme la huppe fasciée, le coucou et quelques autres à avoir pris leurs quartiers d’été, la belle saison est loin d’être installée. D’autres voyageurs suivront les jours prochains après avoir affronté de leurs ailes vaillantes les courants aériens au-dessus de la grande bleue pour venir se poser sur ce grand vaisseau calcaire. Chaque année, inlassablement, ils sont ainsi des centaines, des milliers à abandonner l’espace d’une saison, leur terre d’hivernage de l’autre côté de la Méditerranée, pour venir abriter sur cette île providentielle leurs amours secrètes. Secrètes ? Pas tant que ça ! Ou alors il faudrait être sourd pour ne pas remarquer toutes ces petites gorges, toutes ces petites cordes musicales n’ayant de cesse de remplir l’air du jour et de la nuit avec leurs hymnes à l’amour ! Alors, dans ce vaste pays de pierres et de vent, les hommes attendent, impatients, ces messagers qui, avec une surprenante régularité au calendrier s’installent comme la promesse de la belle saison. Ici, sur ces hauts plateaux caressés par les nuages, les occasions de s’évader sont rares et les rencontres guère plus fréquentes, surtout en hiver. Depuis la vallée on ne monte pas sur le Causse si l’on n’y a aucune obligation, quant à ceux qui y vivent, ils travaillent sans relâche pour essayer de tirer de la terre ingrate de quoi vivre. Leurs descentes vers la vallée ne sont que des allers-retours utilitaires. Bien avant eux d’autres en ont fait autant. Ancêtres des âges de pierre, ils ont laissé ici quelques vestiges que l’on rencontre parfois au détour d’un chemin ou qui s’affichent sur les hauteurs, balises ou repères mystérieux qui n’ont plus pour les hommes d’aujourd’hui ni utilité ni signification. Plus discrètes, quelques enceintes dites protohistoriques demeurent comme autant de témoignages de la volonté de ces coureurs des bois devenus cultivateurs de se rallier et se sédentariser. Leur volonté aussi d’entretenir cet immense jardin suspendu avec l’espoir d’assurer la pérennité de l’espèce. Quant à savoir si les enfants des homo sapiens contemporains poursuivront l’aventure rien n’est moins sûr. Alors, pour les laborieux paysans oubliés sur cette île que les tremblements des massifs voisins ont fait s’élever il y a de cela des millions d’années comme pour l’isoler du reste du monde, l’arrivée des migrateurs se fait comme la visite d’amis annonciateurs de jours plus cléments.

Fleurs d’étoiles. Solange Tellier. Toute reproduction, même partielle, formellement interdite sans l’accord de l’auteur.  Tous droits réservés pour tous pays. ISBN 978-2-9543089-0-6

 

IL ne reste que quelques ouvrages. Disponibles en Lozère : Presse de Florac, Maison de la presse de Meyrueis.

Egalement sur ce site jusqu’à prochain épuisement du stock.

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©photo Solange Tellier. Tous droits réservés

http://www.tvimages48.com/index.htm

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année 2013 – septembre

– interview à 13 minutes 50 du début –

Christian,

Berger des brebis et des oiseaux, des fleurs, des étoiles …

Tes yeux couleur de ciel, ton amour universel

Font de toi un homme à nul autre pareil.


Un très bel article de Sabine Bernède publié dans la Dépêche – Publié le 04/10/2009

Sur la carte Michelin, on ne voit que du blanc. Le causse Méjean, en Lozère, est un désert de pierres. Un plateau aride, pelé, suspendu dans le ciel. Depuis les gorges du Tarn ou de la Jonte, on y accède par une petite route hérissée de barrières en bois.

Là-haut, des collines qui moutonnent à perte de vue. L’herbe est rase. « Celui qui ne voit rien ne sait pas regarder », avertit Christian Avesque, désignant, à ses pieds, une petite fleur rose de saponaire. Ajoutant : « Ici, les renards sont mes grands amis ».

Christian Avesque, 71 ans, est le dernier berger salarié du causse Méjean. Barbe fleurie, allure de patriarche. Solide comme un roc. Il garde ses moutons, et ce paysage minéral qui est d’une beauté stupéfiante, l’un des plus beaux paysages de France. Son royaume. « Je suis né ici. J’ai toujours voulu y rester », dit-il.
«Le calme m’a sauvé»

Jeune, poussé par son père, Christian Avesque est tout de même allé «à la ville» passer le certificat d’études et un CAP de mécanicien. L’armée l’a mobilisé pour la guerre d’Algérie : « Là-bas, j’ai vu des horreurs. Au retour, j’ai eu besoin de solitude. Le grand calme du causse m’a sauvé ».

Chaque matin, il prend un casse-croûte et pousse son troupeau sur le causse : « Je suis le seul à partir encore avec mes bêtes ». Ses moutons, ils sont au nombre de 205 ; il les connaît tous et les appelle par leur nom. Yamaha, la brebis plus âgée, vient d’être vendue. Blanchette, Noiraude, Métisse, Violette sont là. « J’ai eu jusqu’à 960 moutons. Mais la patronne me demande de diminuer le cheptel ».

Sa patronne, c’est Marie-Thérèse Rouvelet, 88 ans. Depuis un demi-siècle, elle emploie le berger, le loge et le nourrit. Bientôt, Christian Avesque disposera d’une petite maison indépendante dans le hameau de Nivoliers, qui dépend de la commune de Hures-La-Parade. Nivoliers, 10 âmes l’hiver. Un épicier, un boulanger et un boucher passent une fois par semaine pour ravitailler le hameau. Ce mercredi 30 septembre, Christian Avesque a laissé son troupeau sous la garde de ses chiens pour préparer ses semis. Il attend le marchand de graines et observe les allées et venues sur la route. La voiture de la Poste passe. Puis le tracteur du voisin : « Moderne. Vous avez vu ce semoir ? Moi, je n’ai qu’un vieux tracteur et je ne connais rien en mécanique. Tiens, ce fourgon, c’est quoi ? »
Ce sont les douaniers qui vont se poster à un petit carrefour proche. Ils vont traquer « le rouge », disent-ils, en interceptant les véhicules qui roulent au fuel domestique. La recette devrait être maigre. Il n’y a pas une folle circulation sur le causse. Des touristes belges à vélo, deux motards allemands, quelques 4X4. La voiture d’un ornithologue.

C’est plutôt là-haut, dans le ciel, que cela circule. « Les hirondelles sont parties il y a deux semaines déjà », note Christian Avesque. Les grives, qui se gavent de raisin dans l’Hérault, ne vont pas tarder à remonter sur le causse. Les aigles, les corneilles, les vautours tournoient à l’horizon. L’œil bleu du berger est acéré. Pas besoin de jumelles pour suivre le vol du faucon pèlerin. Des ornithologues viennent étudier la faune du causse Méjean. L’un d’entre eux, le photographe Renaud Dengreville, est devenu l’ami du berger.

Nicolas Hulot, qui est venu tourner une émission d’Ushuaia sur le causse, a demandé à rencontrer le berger : « Nicolas Hulot, c’est un sacré bonhomme », commente Christian Avesque.

Le soir, lorsqu’il revient à Nivoliers, le berger reçoit souvent des coups de fil d’amis, de parents. Ses moutons dorment dans la bergerie. Et lui, sur ses deux oreilles. Pas de loup sur le causse. Ni d’ours. « Dans les Pyrénées, ils en parlent beaucoup de l’ours. Un peu trop sûrement. Que voulez-vous, chaque espèce a son prédateur ! Le renard, parfois, tue une poule. Et après ? ». Christian Avesque aime et admire les renards. La compagnie des brebis et de ses deux chiens, Pipo et Câline, lui suffit. Le ballet des oiseaux, dans le ciel, l’enchante plus que la télévision. Il n’écoute pas la radio. La météo, il la lit dans le ciel. Le chant du coucou, au printemps, le départ des migrateurs, à l’automne, rythment les saisons. Christian Avesque n’est pourtant pas un ermite. Il aime discuter avec les randonneurs, voir sa famille, ne dédaigne pas une partie des cartes, l’hiver, entre voisins. Après le dîner, chaque soir, Christian Avesque fait un peu de causette. «La patronne tient beaucoup à ce que je lui raconte ma journée », dit-il. Les brebis qui ont chômé, la tête à l’ombre, à cause de la chaleur. Pipo, le vieux chien, qui est fatigué. La brume, ce matin, qui ne levait pas…

Sabine Bernède

 


poésie n°4 – p.134-135

Nivoliers

Entre vallon et collines
village tout juste posé
sur la plaine tu dessines
à peine
quand le soleil pointe son nez
ton ombre câline.
Tes toitures de lauzes
tes cheminées empanachées
accrochent les nuages
qui se laissent glisser
depuis les sommets.

Dans ce paysage lunaire
une fois dépassée
la croix du Villaret
on te découvre
endormi et secret
sur la mer de la Tranquillité.

©extrait – Fleurs d’étoiles-novembre 2012- Solange Tellier- Le Theil édition

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poésie n°3

Fretma

Havre de paix. Calme. Sérénité. Ruine je t’ai connue, belle sauvagine. Tes murs malmenés par les pluies, les vents, les années. Tes toitures effacées.
Fretma c’est ainsi que je t’ai aimée. Oubliée. Délaissée.

….

Fretma que j’aimais tant, rien ne sera plus comme avant.
Quand tu avais oublié le temps.

Fleurs d’étoiles- Fretma p.133 – extrait-©Solange Tellier-Le Theil édition- nov.2012
DSC06266photo ©Solange Tellier-Fleurs d’étoiles -p.141
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