Pour vous, qui passez souvent, silencieux mais toujours fidèles à ce petit espace virtuel … quelques feuilles de mon tilleul en attendant que le printemps en accroche quelques autres à ses bras nus.

Il n’avait vu passer que deux printemps dans sa campagne sauvage et n’avait pas eu le temps d’en connaître suffisamment chacun de ses hôtes avec ses habitudes. Il avait apprécié à la belle saison le chant des oiseaux nombreux par ici. Les hivers avaient été plus durs. Une couche de neige avait recouvert le sol gelé, et il avait fallu au jeune baliveau mettre tout son courage pour continuer à s’élever, avec l’espoir d’atteindre un jour la taille de ses respectables voisins. Il était loin de se douter que cette ambition, somme toute banale pour le commun des arbres forestiers, allait se trouver, très vite, complètement bouleversée.
Un jour, des hommes arrivèrent pour entreprendre de grands travaux. C’était l’époque où les moyens de communication, mus par une extraordinaire impulsion technologique, commençaient à se développer. Le progrès avançait à grands pas. Les routes n’étaient plus seulement fréquentées par des attelages hippomobiles. On y croisait maintenant des véhicules plus rapides, conduits par des messieurs gantés et chapeautés. Les dames qui les accompagnaient, chapeautées elles aussi, n’avaient rien de commun avec les actives paysannes qui conduisaient gioles 1 et autres chars à bancs 2, coiffées d’un simple foulard ou d’une kichenotte 1 dont les pans flottaient au vent.
On commençait à adapter les routes pour permettre à ces automobiles, dont les suspensions manquaient encore de souplesse, de pouvoir circuler en préservant les abattis de leurs passagers. Cela s’avérait nécessaire aussi pour assurer la sécurité publique perturbée par la cohabitation de véhicules qui allaient devoir se côtoyer encore quelque temps, durant cette période charnière entre deux civilisations.
Mais le chantier qui arracha l’arbrisseau à sa terre natale était tout autre. Des ouvriers, nombreux, armés de pics, de pioches, de pelles, ouvraient à travers champs une trouée rectiligne. Les bois n’étaient pas épargnés. La nouvelle avenue, aplanie, empierrée, se voyait pourvue de deux lignes parallèles faites de lourdes barres métalliques qui traçaient ce qu’on appelait  la voie ferrée  ou le chemin de fer . Le paysage rural allait peu à peu se transformer pour aboutir lentement, mais inexorablement, au bouleversement de toute une société.
Le mot environnement ne faisait pas encore partie du langage courant, mais à ce stade du progrès, les hommes possédaient, ancré en eux, le respect de la terre, cette terre qui les avait vus naître et grandir. Les terrassiers du chantier étaient pour la plupart issus du milieu agricole auquel ils s’étaient soustraits dans l’espoir d’obtenir de meilleures conditions de vie.

C’est ainsi que l’un d’eux, trouvant sous sa pioche une tige souple mais déjà bien charpentée qui venait tout juste de mettre ses premières feuilles, n’eut pas le cœur à la sacrifier définitivement et décida de la mettre de côté.
Le baliveau fut enveloppé dans une feuille de papier journal humide avec un peu de sa terre nourricière puis placé au fond d’un sac de jute. Le soir venu, il retrouva à la fois l’air libre, et, à son pied, la sensation de la terre fraîchement retournée. Il comprit très vite qu’une seconde vie s’offrait à lui.
À la fois victime et miraculé de l’évolution, le petit tilleul allait pouvoir grandir paisiblement, loin du bruit des machines à vapeur qui, d’ici peu, sillonneraient les champs, les bois, où il avait vu le jour.
Dans ce coin de jardin, entre maison et potager, il savait que désormais il pourrait faire sa place, et qu’il le devait à l’âme généreuse, ou tout au moins à l’instinct paysan, d’un homme de la terre, devenu par accident ou par nécessité homme du progrès.

1 et 2 : gioles et chars à bancs : charrettes qui servaient dans les campagnes au transport des bêtes (1) ou des hommes (2).

1 Kichenotte : coiffe charentaise. Son nom viendrait de l’anglais « kiss not »
– ne m’embrassez pas – qui laisserait penser qu’elle se devait de protéger les jeunes filles autant des ardeurs du soleil que de celles de la soldatesque anglaise qui parcourait la région poitevine à l’époque de la guerre de Cent Ans.

Si le Theil me racontait. paragraphe 2. p. 28-29-30

tilleul hiver

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