Deuxième prix de la nouvelle au concours d’Avioth (55) pour « Sur la corde raide »

Premier été > Sélection 2015 du Prix de l’Estuaire au salon du livre de Mortagne-sur-Gironde

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Sur la corde raide > extrait

Fleur fait son apparition provoquant les applaudissements du public. Elle tend deux torches à son père. Avant que le public n’ait eu le temps de réaliser, voilà celui-ci qui en porte une première à sa bouche et les spectateurs ébahis voient la torche s’enflammer. Puis une deuxième, une troisième et la quatrième. Commence alors un ballet de feu. Les flammes passent d’une main à l’autre de plus en plus rapidement, de plus en plus haut. Sur le côté de la scène, Romero marque le rythme avec le tambour. Le ballet dure un long moment avant que les torches ne s’éteignent. Le lanceur de feu lance au plus haut la dernière encore enflammée, la rattrape et adresse au public un salut. Les applaudissements se font. Le public est conquis. La peur du Saltimbanque a laissé place à l’admiration pour l’artiste.
Romero entre en scène à son tour. Il s’apprête à présenter un premier numéro de dressage. Zorba, la guenon, va devoir  faire un premier tour de piste en exécutant une série de roulades avant et arrière. Elle se tient prête.
– Allez Zorba, en piste.
En quelques minutes la petite guenon s’est exécutée.
Elle va maintenant mettre en oeuvre ses talents d’équilibriste pour passer à saute-mouton sur ses compagnons à quatre pattes. Les trois caniches arrivent, se dandinant drôlement sur leurs pattes arrière. Ils se positionnent côte à côte, bien posés sur leurs quatre pattes. Ils arrondissent le dos et voilà Zorba partie pour une série de cabrioles. Elle saute, elle vole, elle roule. Le public rit. Les enfants sont aux anges. Romero invite à applaudir les petits animaux qu’il a si bien dressés. Il est fier de montrer ses talents aux enfants de son âge.
A son tour Fleur se présente pour un numéro de cerceaux. Un escabeau a été installé. C’est Zorba qui doit s’y jucher pour lancer les cerceaux à la jeune fille. Fleur est prête. Mais …. Mais où est Zorba ? … Elle se fait attendre.
-Zorba ?
Fleur appelle. Romero en fait autant. Mais de Zorba point ! Aussitôt le numéro d’animaux savants terminés, elle a pris la poudre d’escampette.
Il faut dire qu’il lui arrive parfois de faire quelques caprices.

Le spectacle ne peut s’arrêter pour autant. Romero prend donc place sur le perchoir. Il lance un premier cerceau qui vient s’enfiler dans la tête de sa sœur. Celle-ci par un gracieux mouvement met en route le cerceau qui commence à onduler autour de la taille. Romero lance un second qui vient rejoindre le premier pour une danse bien rythmée, puis un troisième. La cadence est donnée. Le numéro promet d’être bien mené lorsque soudain des cris parviennent jusqu’à l’assemblée :
-Au voleur ! au voleur !
La Germaine sur le pas de sa porte lève haut les bras en s’égosillant. Dans le public on se détourne, agacé tout d’abord par ce qui se présente comme un trouble-fête.
– Au voleur ! Mon linge a disparu ! Saltimbanques de malheur ! Voleurs de poules !
L’accusation est bien balancée. Fleur en oublie de faire tourner les cerceaux qui tombent à ses pieds. Marcello a fait quelques pas en avant. Le public ne sait plus quoi penser. Le geste autant que la parole sont implacables. Les voleurs sont désignés d’office. Le curé installé au dernier rang se lève et s’avance vers la femme en colère qui vient d’être rejointe par son époux. Celui-ci fait un même geste accusateur vers les prétendus coupables.
– Voyons, voyons, calmez-vous Germaine. Votre linge … votre linge aurait disparu ?
La Germaine, pourtant pas sortie de Saint-Cyr, a fort bien saisi l’allusion du conditionnel :
– Monsieur le curé, sauf votre respect, mon linge il n’aurait pas disparu, il a disparu. Volé, volatilisé.
Et la Germaine, voyant qu’elle commence à intéresser un peu plus le public, de crier encore plus fort.
– Voyons Germaine, que vous a-ton volé exactement ?
– Monsieur le curé, on m’a volé mes jupons, mes chemises et mes culottes de coton.
Si le curé fait quelque effort pour se retenir de rire, il n’en est pas de même pour les spectateurs :
– V’là qu’la Germaine va devoir se promener sans jupon.
– Et sans culotte aussi !
– Le Félix l’aura grand intérêt à la surveiller de près.
D’autres plaisanteries fusent encore, pas trop à l’avantage de la fermière qui n’est pas bien en odeur de sainteté dans le village. Son méchant caractère l’a souvent mise à mal avec les voisins, enfin, surtout avec les voisines. Il paraîtrait même qu’elle a déjà levé la main sur quelques gosses, de ceux qui aiment de temps à autre faire une taquinerie, comme frapper à la porte et se cacher ou encore accrocher une gamelle à la queue du chat.
Le garde-champêtre est à son tour sorti des rangs. En homme de paix qui se respecte il essaie de calmer le jeu  :
-Voyons Germaine … peut-être le vent aura-t-il soulevé le jupon et déposé celui-ci un peu plus loin. Les jupons ils aiment  le vent, c’est bien connu, ajoute-t-il avec un clin d’œil dans la direction du curé qui a bien saisi l’allusion et sourit en coin.

©juillet2015. Solange Tellier. Tous droits réservés

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