C’est toujours avec autant de peine que je reviens dans « le monde d’en-bas » …

Le soleil inondait la plaine. Le tintement des sonnailles se rapprochait, éparpillant dans la lumière du jour naissant, une brassée de notes joyeuses. Disparates, elles formaient pourtant un ensemble qui réussissait, par une curieuse magie, à se faire harmonieux. Une grave par ci, une plus haute par là, une métallique soudain, une plus sourde aussitôt, accords mineurs, accords majeurs, la musique avançait au rythme de cette mer d’écume blanche dont le flux était ponctué de bêlements aussi subits qu’impérieux parfaitement discordants. A l’avant, le berger, chef d’orchestre sans exigence, ne semblait nullement préoccupé par ce carnaval cacophonique. Il marchait, tête baissée et retenait par son allure lente et régulière, l’avancée de la vague turbulente. Ses yeux, protégés par la visière de la casquette, semblaient plongés dans ces pensées matinales qui donnent aux gens généreux la sérénité, seule richesse utile à une journée heureuse. L’homme, tranquille, respirait le calme et la paix. Il guidait ses pas avec un bâton façonné dans une branche de châtaigner, accessoire utile à ses jambes qui avaient dû arpenter chaque parcelle des coteaux caillouteux du Causse. Le berger s’en servait aussi pour découvrir dans un repli de terre la timide violette, repérer sous la feuille le petit cyclopode endormi, ou bien taquiner sous l’éclatante cardabelle au redoutable feuillage l’inoffensive éphippigère. Il permettait de dévoiler aux yeux de ceux qui prenaient parfois plaisir à l’accompagner, les secrets de la terre et du ciel. Il lui était également arrivé de l’utiliser pour détourner, un jour que le soleil chauffait à blanc le calcaire du Causse, la vipère téméraire sortie de son abri de pierres chaudes et qui, audacieusement, tenait tête au troupeau sur le milieu du sentier. Son bâton restait avant tout l’outil indispensable pour donner au chien vaillant et laborieux, l’ordre muet mais précis, nécessaire à la bonne marche du troupeau. P.40

 

Sur la vaste plaine tenant lieu d’aérodrome aux planeurs, l’herbe était en ce printemps qui débutait, plus généreuse que sur le versant des collines où les végétaux épars ne déployaient que timidement leurs tiges vertes. A cette heure matinale, chaque brin se paraît d’une perle translucide à travers laquelle le soleil diffusait un arc-en-ciel miniature. Tout au long de leur avancée lente et régulière, les bêtes tiraient sur les pousses tendres qu’elles coupaient d’un coup sec pour les croquer ensuite avec délice. Sur ce plateau d’altitude, entre collines et vallées, l’herbe est une gourmandise dont il faut profiter à temps. La saison des agapes est de courte durée. Durant les longs mois de l’hiver caussenard il n’est d’autre nourriture qu’herbe sèche agrémentée de granulés vitaminés. Du bon foin certes, dont l’odeur chaude, flatte les narines et remplit les estomacs, mais auquel il manque ce petit goût frais qui vous laisse au palais une envie de vous évader, de grimper sur les sommets, haut, encore plus haut.

Le berger, constatant que tout son petit monde était occupé à se régaler, entreprit de se diriger vers le mégalithe. Il en appréciait l’ombre en été quand la chaleur plombait la plaine dépourvue d’arbres. Aujourd’hui, le soleil printanier ne serait pas chaud au point de l’incommoder et c’était seulement pour donner à son dos un appui quasi confortable qu’il pensait s’y installer. C’était également un endroit stratégique. De là, son regard embrassait le troupeau entier, que son fidèle compagnon à quatre pattes maintenait avec vigilance dans un espace aux limites invisibles. La surface était cependant parfaitement balisée, le maître en ayant indiqué les contours en balayant l’air de son bâton. Entre l’homme et l’animal, entre le maître et son fidèle serviteur, le travail s’effectuait ainsi en une intelligente harmonie. Leur complicité silencieuse n’en était que plus efficace.
– Il est mon premier ministre, se plaisait à dire le berger, signifiant avec une pointe d’humour dont il était coutumier, qu’il ne fallait pas chercher à savoir lequel des deux avait le plus d’influence sur l’autre et le plus d’autorité sur le troupeau.
L’animal attentif et vaillant, conscient de la confiance qui lui était accordée, prenait sa mission très au sérieux. Celle-ci consistait essentiellement à maintenir l’ordre et à faire revenir dans la zone autorisée les étourdies ou bien les audacieuses qui manifestaient le désir de prendre le large. Dès qu’il apercevait l’une d’entre elles tenter une sortie, il s’élançait pour la devancer et l’obliger à faire demi-tour, avant que d’autres, benoîtement, n’essaient de prendre le même chemin. En général, les dames savaient à qui elles avaient affaire. Quelques-unes essayaient bien de se soustraire à l’autorité du ministre à quatre pattes, l’air de rien, se cachant un moment derrière leurs congénères, le nez à ras terre, s’activant à pâturer pour donner le change et prendre plus facilement la poudre d’escampette au moment propice. Bien mal leur en prenait car le ministre alerté par son instinct et son œil infaillible rappliquait illico et d’un habile coup de museau bien placé leur rappelait que ses dents, si cela devait s’avérer nécessaire, étaient prêtes à tâter du gigot. p.42-43

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