Je remercie Claire Antoine d’avoir pris le temps de faire à propos de Premier été une analyse très pertinente. Elle a su y voir des choses que moi-même j’avais sans le vouloir vraiment « dissimulées » derrière mes mots, se faisant en quelque sorte le révélateur de mon inconscient. Elle a su aussi retrouver quelques références littéraires (Sand, Rousseau), de celles que j’ai du mal à faire parce que ma culture littéraire, même si elle n’est pas inexistante, persiste à rester invisible. J’ai pris tellement de choses, ici ou là, mais ma mémoire est volatile (rha que je n’aime pas ce e, et pourtant il le faut), elle s’imprègne mais ne laisse rien en surface. Ma mémoire de lecture est un peu, à la manière du Causse que j’aime tant. Elle laisse glisser le fluide jusqu’au plus profond de ses entrailles mais ne retient rien en surface. Il m’est déjà arrivé de dire à mes collègues auteurs, et de m’en excuser, combien je prends plaisir à les lire et combien l’histoire finit par se perdre dans les méandres de mes neurones au profit du ressenti, des sensations qui eux restent bien ancrés dans la mémoire de mon coeur. J’espère ne pas les décevoir en disant cela. Claire m’a permis de réaliser que mes lectures ne me sont pas inutiles. Si j’en oublie le fil, la substance reste bien présente.

Donc, merci Claire Antoine pour cette façon que tu as eu de faire re-naître mes mots et à travers eux tous ceux que j’ai retenus, sans le savoir, de mes propres lectures.

A l’occasion du Café littéraire APAC consacré samedi 17 janvier à Solange TELLIER
Mes réflexions, mon parcours au fil de la lecture,
Ce que j’ai aimé dans le court roman, situé entre réel et imaginaire,
« Premier été » de Solange Tellier
Les personnages, Quentin, Angélyne, un lieu/personnage la Charente en particulier Mourillac et son théâtre antique, et par petites touches disséminées, la Lorraine.
D’abord les personnages pour entrer dans le récit par cette porte-là
Le jeune Quentin a 27 ans il est docteur en géographie depuis peu : donc il écrit, décrit et parcourt la terre. Ce n’est pas (encore ou peut-être ne le sera-t-il jamais) un géographe « aménageur du territoire » .
En décidant de prendre la route, vers l’océan, le jeune homme entraîne avec lui le lecteur dans une sorte de zoom, grâce à une série de rencontres de plus en plus intimes, rapprochées, rencontres avec des lieux et des êtres.
Il va dépasser le scientifique, le savoir dans le récit-là. (Dans un retour aux sources de lui-même)
Un parallélisme existe clairement entre :
Université/ abstrait/scientifique/insensibilité //
avant l’université/concret/voyage /le personnel/ le sensible/ le profond , ce que Quentin va rechercher et retrouver, d’une certaine manière.

L’instance narrative confirme son discours scientifique avec des phrases comme celle-ci : « Quentin le savait, les particularités géologiques et climatiques sont déterminantes pour la structure de l’habitat. » Les phénomènes naturels sont premiers. L’homme intervient après et s’adapte au terrain.
Le vocabulaire précis rappelle tous les dadas du géographe avec le plaisir que l’on peut ressentir à utiliser le mot juste pour le sol et le sous-sol : Les cuestas, les buttes témoins, etc. Une volonté d’identifier, de nommer et de décrire finement le socle.
Page 15, grâce à un poème présenté, en note, comme étant celui du « vrai » Quentin pointe l’idée d’un récit autobiographique : Surmarqueur d’une réalité autobiographique mais aussi lien avec la deuxième partie intitulée 28 septembre.

Le prénom est important
C’est comme si la recherche en quelque sorte de la signification invisible de son nom justifiait son voyage et son arrivée dans le village de Saint Quentin
D’ailleurs la jeune Angélyne qu’il va rencontrer en arrivant en Charentes, le deuxième personnage a elle aussi un nom qui la dépasse, qui la relie à un lieu : Saint Jean d’Angély. A un lieu et à l’histoire : d’ailleurs elle va guider Quentin. Elle est incollable sur l’histoire de sa région.

Quentin est en route…La conscience de ce qu’il y a autour de lui se réveille, ses sensations refont surface .

Tous les déplacements ne sont pas profitables en qualité « d’être ».
En effet, en passant de son village, de l’enfance, des bois, à l’Université, à l’ âge adulte, il a été précisément amputé de sa capacité à être. Il a dû oublier le plaisir de s’abandonner. Plaisir du « détachement » des choses ? Se détacher de l’inutile, de l’encombrant.
Et c’est le rôle du voyage, qu’il va entreprendre que cette reconquête de lui-même, sans abandonner pour autant son idéal de géographe contemporain, d’homme du flux du déplacement… Il va en quelque sorte retrouver son propre flux vital.
Il franchit, dès le chapitre 2 les limites de son département. Premier pont, première frontière. Il est présenté comme « dé-paysé » Un changement mental va tout de suite intervenir. Il entame son chemin personnel de transformation vers la Charente.
Il reprend les commandes de lui-même avec des gestes du quotidien, Il se douche, se purifie, sourit et chante. La luminosité, l’air vivifiant et apaisant, la présence d’hirondelles, de tourterelles lui font retrouver pureté, innocence.

Gül Ilbay lit un extrait du livre où Quentin retrouve le goût simple du plaisir du goût, du toucher, de la vue. Une promenade au marché.

Et… il rencontre Angélyne. Celle qui va devenir son guide lui promet des paysages magnifiques et des « soirées magiques ».
… la tête de Quentin heurte la carosserie de la voiture dans laquelle ils étaient montés. Le choc !
Ce qui suit fait penser à La mare au diable de George Sand, au moment où tous les repères disparaissent (avec un mystérieux retour en arrière où sont évoqués les Fades ) pour que les deux personnages puissent s’avouer leur attirance réciproque
Les correspondances, les connivences vont s’accumuler et de multiples liens, des correspondances secrètes vont se faire jour entre les deux personnages, entre la Charente et la Lorraine
– Poétique, en résonance avec la Meuse de Péguy, fleuve nonchalant, un peu comme la Charente
– C’est là que se situe la petite histoire humoristique du kiss me not (kitchenotte) la coiffe des jeunes charentaises, mise en garde, dissuasive… « ne m’embrassez pas avec cette cornette »…Ici une correspondance entre la timidité de Quentin et son possible blocage psychologique et la jeune fille moins réservée, mais qui aurait, elle à dépasser un blocage « culturel »… ? –
– En exergue une citation de Paul Eluard : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » que l’on retrouve dans le texte à la page 43 introduite pas : « Une phrase qu’il avait déjà entendue résonnait en lui « … petite mise en abyme
Le RV prévu depuis toujours finalement, entre les deux héros, est aussi pointé du doigt par l’auteur malicieuse qui renvoie à la construction du livre.
– Correspondances aussi dans le vocabulaire des lieux , l’escargot lorrain, le schneck devenu pain aux raisins et les mots avec des finales en « ac » du pays de la jeune fille qui équivalent à ceux en « ange » chez Quentin (qui signifient l’ appartenance à un lieu ou à une personne) et aussi peut-être même peut-on rapprocher en les croisant…le ac du « Qu » de Quentin et l’ « ange » d’Angélyne

« Le lien se tissait, son cœur était présent »
Et là, même le vocabulaire géo classificateur se charge d’intensité nouvelle.

Quentin joint le geste à la parole invite sa guide à imaginer son village loin, très loin, … « Je crois apercevoir ta maison : celle qui est recouverte d’ardoises …je la vois réellement … derrière la ligne bleue des collines ».
Et c’est, au moment de cette reconnaissance par Angelyne, de la maison natale, que l’auteur va décrire la jeune fille, que les lecteurs vont connaître son visage, vu par Quentin. Emotion sensuelle.
Le chemin qu’ils empruntent va déboucher sur l’édifice, sur le temple qui devient un lieu propice à l’exaltation dans une prose poétique en symbiose. La descente de Quentin vers le théâtre antique est lue par Geneviève Kormann

Une descente vertigineuse, dans un temps devenu élastique. Un raccourci, un passage temporel de bonheur intense, dans un refuge, avec une nature complice (un peu rousseauiste). Les lieux conduisant à une rêverie plénitude et sérénité. Prise de conscience paroxysmique de l’existence. Une jouissance née de l’effacement dans une nature protégée et profonde qui est son reflet.
Dans un deuxième temps, Angéline rejoindra Quentin et …tombera dans ses bras pour de sensuels baisers. Le silence les entoure dans cet instant suspendu. Ils évitent de parler de commenter ce qui leur arrive avec des mots  » de psy « …de peur de tout gâcher, de tout casser. Est-ce qu’il a partagé son expérience ?
Il faut peut-être laisser une part d’ombre pour donner une chance aux sentiments d’exister ?

Le langage scientifique se transforme en poésie et puis c’est le silence.

Ils remonteront en se tenant par la taille. Un retour très simple à la vie.
L’auteur et le lecteur les lui abandonnent

Je remercie Solange TELLIER de m’avoir permis de rédiger ces quelques notes. En suivant Quentin, je n’ai pas vu le temps passer et j’y ai trouvé beaucoup de plaisir ! Claire Antoine

Et moi, je remercie Claire Antoine, pour cette belle analyse, et pour cette occasion qu’elle m’a donnée de passer à Metz un superbe week-end littéraire.

Voir ici l’article dans son intégralité sur le Blog de Claire

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