En parcourant la Charente ou les Deux-Sèvres en ce moment, je ne peux en longeant ou bien en croisant ce chantier titanesque qui me révulse, m’empêcher de penser aux premiers de ces chantiers qui ont permis une belle avancée des communications. Le chantier d’aujourd’hui est à mon humble avis, un non-sens économique et pour chaque mètre gagné, une catastrophe écologique. Pour gagner à peine une demi-heure entre Bordeaux et Paris on détruit des hectares et des hectares de forêts et de cultures, on détruit des écosystèmes et ce qui fait la vie de milliers d’agriculteurs, on détruit des espaces de vie qui ne pourront jamais se refaire de cette saignée.

Mais le chantier qui arracha l’arbrisseau à sa terre natale, était tout autre. Des ouvriers, nombreux, armés de pics, de pioches, de pelles, ouvraient à travers champs une trouée rectiligne. Les bois n’étaient pas épargnés. La nouvelle avenue, aplanie, empierrée, se voyait pourvue de deux lignes parallèles faite de lourdes barres métalliques qui traçaient ce qu’on appelait «la voie ferrée » ou le « chemin de fer ». Le paysage rural allait peu à peu se transformer pour aboutir lentement, mais inexorablement, au bouleversement de toute une société.
Le mot environnement ne faisait pas encore partie du langage courant, mais à ce stade du progrès les hommes possédaient, ancré en eux, le respect de la terre, cette terre qui les avait vu naître et grandir. Les terrassiers du chantier étaient pour la plupart, issus du milieu agricole auquel ils s’étaient soustraits dans l’espoir d’obtenir de meilleures conditions de vie.

C’est ainsi que l’un d’eux, trouvant sous sa pioche une tige souple mais déjà bien charpentée qui venait tout juste de mettre ses premières feuilles, n’eut pas le cœur à la sacrifier définitivement et décida de la mettre de côté.
Le baliveau fut enveloppé dans une feuille de papier journal humide avec un peu de sa terre nourricière puis placé au fond d’un sac de jute. Le soir venu, il retrouva à la fois l’air libre, et, à son pied, la sensation de la terre fraîchement retournée. Il comprit très vite qu’une seconde vie s’offrait à lui.
A la fois victime et miraculé de l’évolution, le petit tilleul, allait pouvoir grandir paisiblement, loin du bruit des machines à vapeur qui d’ici peu sillonneraient les champs, les bois, où il avait vu le jour.
Dans ce coin de jardin, entre maison et potager, il savait que désormais il pourrait faire sa place, et qu’il le devait à l’âme généreuse, ou tout au moins à l’instinct paysan, d’un homme de la terre, devenu par accident ou par nécessité homme du progrès.

    Si le Theil me racontait. p.27-28

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