Un très bel article de Sabine Bernède publié dans la Dépêche – Publié le 04/10/2009

Sur la carte Michelin, on ne voit que du blanc. Le causse Méjean, en Lozère, est un désert de pierres. Un plateau aride, pelé, suspendu dans le ciel. Depuis les gorges du Tarn ou de la Jonte, on y accède par une petite route hérissée de barrières en bois.

Là-haut, des collines qui moutonnent à perte de vue. L’herbe est rase. « Celui qui ne voit rien ne sait pas regarder », avertit Christian Avesque, désignant, à ses pieds, une petite fleur rose de saponaire. Ajoutant : « Ici, les renards sont mes grands amis ».

Christian Avesque, 71 ans, est le dernier berger salarié du causse Méjean. Barbe fleurie, allure de patriarche. Solide comme un roc. Il garde ses moutons, et ce paysage minéral qui est d’une beauté stupéfiante, l’un des plus beaux paysages de France. Son royaume. « Je suis né ici. J’ai toujours voulu y rester », dit-il.
«Le calme m’a sauvé»

Jeune, poussé par son père, Christian Avesque est tout de même allé «à la ville» passer le certificat d’études et un CAP de mécanicien. L’armée l’a mobilisé pour la guerre d’Algérie : « Là-bas, j’ai vu des horreurs. Au retour, j’ai eu besoin de solitude. Le grand calme du causse m’a sauvé ».

Chaque matin, il prend un casse-croûte et pousse son troupeau sur le causse : « Je suis le seul à partir encore avec mes bêtes ». Ses moutons, ils sont au nombre de 205 ; il les connaît tous et les appelle par leur nom. Yamaha, la brebis plus âgée, vient d’être vendue. Blanchette, Noiraude, Métisse, Violette sont là. « J’ai eu jusqu’à 960 moutons. Mais la patronne me demande de diminuer le cheptel ».

Sa patronne, c’est Marie-Thérèse Rouvelet, 88 ans. Depuis un demi-siècle, elle emploie le berger, le loge et le nourrit. Bientôt, Christian Avesque disposera d’une petite maison indépendante dans le hameau de Nivoliers, qui dépend de la commune de Hures-La-Parade. Nivoliers, 10 âmes l’hiver. Un épicier, un boulanger et un boucher passent une fois par semaine pour ravitailler le hameau. Ce mercredi 30 septembre, Christian Avesque a laissé son troupeau sous la garde de ses chiens pour préparer ses semis. Il attend le marchand de graines et observe les allées et venues sur la route. La voiture de la Poste passe. Puis le tracteur du voisin : « Moderne. Vous avez vu ce semoir ? Moi, je n’ai qu’un vieux tracteur et je ne connais rien en mécanique. Tiens, ce fourgon, c’est quoi ? »
Ce sont les douaniers qui vont se poster à un petit carrefour proche. Ils vont traquer « le rouge », disent-ils, en interceptant les véhicules qui roulent au fuel domestique. La recette devrait être maigre. Il n’y a pas une folle circulation sur le causse. Des touristes belges à vélo, deux motards allemands, quelques 4X4. La voiture d’un ornithologue.

C’est plutôt là-haut, dans le ciel, que cela circule. « Les hirondelles sont parties il y a deux semaines déjà », note Christian Avesque. Les grives, qui se gavent de raisin dans l’Hérault, ne vont pas tarder à remonter sur le causse. Les aigles, les corneilles, les vautours tournoient à l’horizon. L’œil bleu du berger est acéré. Pas besoin de jumelles pour suivre le vol du faucon pèlerin. Des ornithologues viennent étudier la faune du causse Méjean. L’un d’entre eux, le photographe Renaud Dengreville, est devenu l’ami du berger.

Nicolas Hulot, qui est venu tourner une émission d’Ushuaia sur le causse, a demandé à rencontrer le berger : « Nicolas Hulot, c’est un sacré bonhomme », commente Christian Avesque.

Le soir, lorsqu’il revient à Nivoliers, le berger reçoit souvent des coups de fil d’amis, de parents. Ses moutons dorment dans la bergerie. Et lui, sur ses deux oreilles. Pas de loup sur le causse. Ni d’ours. « Dans les Pyrénées, ils en parlent beaucoup de l’ours. Un peu trop sûrement. Que voulez-vous, chaque espèce a son prédateur ! Le renard, parfois, tue une poule. Et après ? ». Christian Avesque aime et admire les renards. La compagnie des brebis et de ses deux chiens, Pipo et Câline, lui suffit. Le ballet des oiseaux, dans le ciel, l’enchante plus que la télévision. Il n’écoute pas la radio. La météo, il la lit dans le ciel. Le chant du coucou, au printemps, le départ des migrateurs, à l’automne, rythment les saisons. Christian Avesque n’est pourtant pas un ermite. Il aime discuter avec les randonneurs, voir sa famille, ne dédaigne pas une partie des cartes, l’hiver, entre voisins. Après le dîner, chaque soir, Christian Avesque fait un peu de causette. «La patronne tient beaucoup à ce que je lui raconte ma journée », dit-il. Les brebis qui ont chômé, la tête à l’ombre, à cause de la chaleur. Pipo, le vieux chien, qui est fatigué. La brume, ce matin, qui ne levait pas…

Sabine Bernède

 

Publicités